À quel moment vous vous êtes dit : “Allez, je me lance et j’ouvre Jaune Citron” ? J’avais déjà le désir d’ouvrir une librairie alors que j’étais étudiante à l’IAV (Institut d’arts Visuels) d’Orléans, en section graphisme et illustration, au tout début des années 90. L’objet livre était déjà une source d’inspiration. Je voyais l’avenir sous trois options. Soit je serais illustratrice pour la jeunesse, ou graphiste pour une maison d’édition ou bien, j’ouvrirais une librairie. Après avoir travaillé sur Paris en tant que graphiste, j’ai poursuivi mes études dans une école qui préparait au métier de libraire, puis j’ai travaillé en librairie quelques temps. Un concours de circonstances m’a finalement menée vers la médiation culturelle au sein du service des publics du Musée des Beaux-Arts d’Orléans. 24 ans d’aventure au coeur d’une des plus belles collection française d’oeuvres d’art. Durant ces années, je n’ai cessé de m’intéresser à la production éditoriale, que ce soit dans le secteur de la jeunesse ou de la bande dessinée, en parcourant les salons, les festivals, en suivant des formations. Tout cela nourrissait mes actions de médiation et les ateliers de création que je menais au sein du musée, ainsi que mon désir de continuer à travailler autour du livre. J’avais d’ailleurs créé une petite bibliothèque ambulante (La BNE: Bibliothèque Nomade Expérimentale) avec laquelle je proposais des « tours d’histoires » en lecture à voix haute, suivis d’ateliers d’arts plastiques. J’ai navigué pendant 5 ans dans les bibliothèques, les écoles, les centres de loisirs ou sur des festivals, avec cette envie d’aller à la rencontre du public en montrant le meilleur de la production jeunesse. L’image est donc au coeur de mes attentions depuis longtemps. Ouvrir une librairie dédiée à l’illustration et aux livres illustrés était une évidence. Le secteur graphique offre une richesse éditoriale foisonnante. L’inventivité sans cesse renouvelée autour de l’objet livre me fascine. Les artistes qui exploitent ce support comme moyen d’expression ne cessent de m’épater. Alors que tout semble avoir été dit et fait, je découvre encore de nouvelles approches, de nouvelles idées, de nouveaux univers, et des jeunes talents qui arrivent sur la scène éditoriale.Nous avons la chance d’avoir, dans l’édition francophone, une production éclectique, audacieuse et un patrimoine d’une richesse incroyable. C’est un puits sans fond. J’avais envie de partager ma passion pour ces livres étonnants, aux approches multiples, dans un lieu que je voulais différent. C’est pour cela que je tenais à ce que cette librairie ne soit pas uniquement un espace de vente, mais aussi un lieu d’exposition pour montrer des illustrations originales, des planches de BD, comme dans une galerie d’art. Car il est bien question d’art. L’illustration et la BD ne sont pas des sous-genres. Trop de personnes ont encore cette croyance. Autre croyance à laquelle je voulais m’attaquer. Celle que les livres graphiques ne sont destinés qu’aux enfants. Je vois chaque jour des adultes émerveillés par la beauté des livres illustrés. J’ai d’ailleurs beaucoup de mal à classer mes livres par tranches d’âge. C’est parfois très réducteur. Un adulte peut-être touché par un livre dédié aux bébés. Qu’est-ce qui l’empêcherait de l’acheter pour lui, si cela lui permet de renouer avec l’enfant qu’il a été. Tout comme un enfant peut être fasciné par les images d’un livre qui serait destiné aux adultes. Les frontières sont poreuses. C’est la manière dont tout cela vit ensemble qui m’intéresse. C’est pour cette raison que je propose aussi des ateliers qui sont parfois ouverts aux enfants et aux adultes en même temps. Pour abolir les frontières de l’âge et juste passer un bon moment ensemble, autour d’un livre qui sert de tremplin pour une séance de dessin ou de pratique artistique. Plus que jamais nous avons besoin de nous rassembler pour créer du lien. Le livre est un objet qui rassemble. Dessiner, écrire, lire ensemble aussi. Jaune Citron a une identité très marquée autour de l’illustration, de la bande dessinée et du livre illustré. Comment construisez-vous votre sélection et qu’est-ce qui fait, pour vous, un « livre Jaune Citron » ?J’ignore s’il existe« un livre jaune citron ». Cela serait un peu prétentieux de dire ça. Une couleur, oui, très certainement. Cela vient de mes choix, mais aussi de mes 30 ans d’intérêt pour la production éditoriale graphique. Ma formation initiale y est pour beaucoup. J’ai appris à décrypter les images, à en produire. Cela forme l’oeil, affine le regard. J’ai fait des stages en imprimerie quand j’étais étudiante et en maison d’édition. J’ai côtoyé des illustrateur.ices et des bédéistes. Je me sens à l’aise dans ce milieu. Je connais aussi ce qui se passe derrière le rideau : le temps de la création, le mûrissement, les techniques liées au dessin, la mise en page d’un livre, le choix du papier, d’une reliure. Tous ces aspects du livre me passionnent, de sa gestation à sa fabrication. Ma sélection se fait de manière très instinctive. Ma boussole, c’est la qualité graphique mais, aussi la pertinence du propos. J’essaie d’avoir le spectre le plus large possible. De ne pas me cantonner à ce que j’apprécie le plus. J’aime être surprise, déstabilisée. Cela demande d’avoir une posture d’ouverture pour accueillir de nouveaux talents, de nouveaux éditeur.ices. J’aime les livres étonnants dans leur forme, le milieu du fanzinat, les petites productions artisanales.Le plus difficile n’est pas de choisir, mais de maîtriser ses achats. Je pourrais aller tellement plus loin dans mes investigations si les finances n'étaient pas aussi fragiles. La gestion d’une librairie est complexe. On oublie bien souvent qu’une librairie est d’abord un commerce avec des contraintes économiques très fortes.Vous êtes à la fois librairie, mais aussi lieu d’exposition, de rencontres et d’ateliers. Quelle place souhaitez-vous occuper dans la vie culturelle locale ? En très peu de temps (j’ai ouvert en juin 2022), la librairie s’est inscrite dans le paysage culturel local. Cela tient notamment à l’espace galerie attenant à l’espace de vente, exclusivement dédié à la mise en lumière d’artistes du livre que j’affectionne. Les projets d’expositions sont toujours organisés en lien avec les maisons d’édition et souvent pour accompagner une sortie éditoriale. Les artistes sont invités pour partager un temps de rencontre et de dédicaces et parfois animer un atelier. Cela crée une actualité culturelle forte au sein de la librairie. Sans compter les multiples propositions d’ateliers dédiés à tous les âges, toujours en lien avec un livre ou l’exposition du moment. J’aime aussi créer des partenariats avec les autres institutions culturelles de la ville comme l’Astrolabe (Scène de musiques actuelles), le musée des Beaux-arts, le musée d’histoire et d’archéologie, le théâtre d’Orléans, le conservatoire…Des actions ont été menées avec l’hôpital, le planning familial. Je participe aux dispositifs « Jeunes en librairie » déployés auprès des collèges et des lycées. Toutes ces actions permettent de créer des passerelles, des relations d’amitié avec les lecteur.ices. Mes clients ne sont pas considérés comme de simples acheteurs potentiels mais davantage comme des visiteurs. Participer à un atelier, une rencontre, ancre l’expérience librairie et va créer des souvenirs, un attachement au lieu. Je vois des enfants qui reviennent à chaque vacances. La librairie fera partie de leurs souvenirs de jeunesse. C’est très émouvant de se dire ça. Je vois aussi des adultes qui découvrent le livre illustré. Qui ne connaissaient pas la richesse de cette production et qui deviennent curieux, amateurs et explorateurs. N’est-ce pas le rôle d’une librairie que d’offrir un espace de découvertes ? La vente en ligne n’offrira jamais cette expérience. Jaune citron se veut un lieu ouvert qui s’inscrit dans la vie du quartier mais aussi plus largement dans la vie locale. La librairie a désormais une petite renommée et je reçois la visite de personnes qui s’arrêtent à Orléans pour la découvrir. C’est le fruit du travail sur les réseaux sociaux et du bouche à oreille. Je suis la première surprise par l’attractivité que suscite ma librairie et cela me donne de l’énergie pour continuer, malgré sa fragilité financière. Vous travaillez notamment avec des éditeurs et des créateurs indépendants. Qu’est-ce qui vous semble essentiel aujourd’hui dans la relation entre libraires, éditeurs, auteurs et illustrateurs ? Ce qui me semble essentiel entre tous ces maillons de la chaîne du livre, c’est de faire connaissance, de se rencontrer sur les salons, les festivals, lors de formations, puis au sein de la librairie. D’entretenir des liens forts et de connivence. Les clients le ressentent quand le libraire connaît les acteurs du livre et ses partenaires. Nous sommes tous interdépendants et si nous connaissons les hommes et femmes qui oeuvrent en coulisse, cela donne du corps à nos échanges avec les lecteur.ices. J’ai à coeur de donner de la visibilité à l’édition indépendante, trop peu représentée dans les grosses enseignes. C’est dans des petites librairies comme la mienne que ces maisons d’édition ont le plus de chance d’être découverte, dans des lieux qui offrent de l’intimité, du temps, de l’espace pour la flânerie, pour aller vers ce que l’on ne connaît pas, se laisser surprendre. Ce travail devrait être l’objectif de toute librairie indépendante. Défendre les catalogues des petites maisons audacieuses, qui prennent des risques, cherchent de nouveaux talents, défrichent le terrain pour sortir des sentiers battus, quitte à être à la marge. C’est cette édition qui me fait vibrer. Parce-que qu’on y découvre ce qui n’est pas attendu, qu’elle ouvre des brèches.J’attache aussi une immense importance au fonds des catalogues. Un livre sorti il y a 10 ans voire plus, mérite d’être en rayon tout comme une nouveauté. Je travaille donc ces fonds avec autant d’attention que les nouvelles parutions. Dans un contexte où les librairies indépendantes doivent composer avec de nombreuses contraintes économiques, qu’est-ce qui vous paraît aujourd’hui le plus difficile dans votre métier, et qu’est-ce qui vous permet de continuer à le faire avec enthousiasme ? Les contraintes économiques sont énormes. Les marges sont faibles, les remises stagnent, les charges fixes augmentent, le pouvoir d’achat diminue tout comme le temps de lecture au profit des écrans, le contexte géopolitique et environnemental est catastrophique. Pour garder le cap et le moral, il faut s’accrocher. Travailler 70 heures par semaine avec 10 jours de vacances par an, pour un salaire proche du RSA tout en n’ayant aucune certitude que dans 6 mois la librairie sera toujours ouverte, c’est un peu de la folie. Métier passion OK, mais tout de même, cela pose question. Le plus difficile est d’être un bon gestionnaire, de maîtriser ses achats et ses retours et de faire preuve de réactivité dès que l’on sent une baisse de fréquentation. Cela demande d’être sur le qui-vive en permanence, de réajuster ses projets, de faire preuve de créativité pour relancer l’intérêt et booster les ventes. Il faut être un bon communiquant, ne négliger aucun moyen de communication : site internet, réseaux sociaux, presse locale, affichage, partenariat…Et puis lire, lire, lire et encore lire. Comment conseiller si on n'a pas lu les livres que l’on vend. Alors, lire entre deux clients, le matin au petit déjeuner, le soir avant de se coucher ou la nuit quand on a terriblement envie de connaître la fin de l’histoire ! La joie que m’apporte ce métier, c’est avant tout la certitude d’être à ma place. Le plaisir que j’ai à travailler avec les artistes que je défends donne du sens à ce choix de vie. L’enthousiasme de ma clientèle et les échanges quotidiens sont aussi de puissants moteurs pour continuer la course. Si ma librairie peut offrir des petites parenthèses enchantées alors cela justifie la rudesse du labeur. Je veille néanmoins à ne pas dépasser mes limites et à ralentir pour tenir sur la durée. Pour soutenir les petites librairies, je préconiserais des remises adaptées au travail qualitatif. Organiser des expositions, proposer des ateliers, faire venir les artistes, être en veille permanente pour offrir une sélection optimale ; tout cela demande beaucoup d’investissement financier et de temps. Certains distributeurs jouent le jeu mais pas tous, ou alors de manière trop timorée. Pour nous permettre de survivre, il faudrait un soutien plus significatif, des subventions pour passer les moments douloureux, notamment celui de cet été où la fréquentation a chuté a cause de la canicule. La région est aussi un appui, mais les enveloppes budgétaires se réduisent un peu plus chaque année. Mes deux dernières demandes d’aides ont échoué. Cela contraint mes projets de développement, que la librairie ne peut financer seule.Quel rôle les organisations professionnelles de la librairie peuvent-elles jouer selon vous pour accompagner les libraires et faire entendre leurs réalités auprès des différents acteurs de la filière ? Dire et redire que nous sommes fragiles et que sans soutien, nous risquons de disparaître au profit de la vente en ligne. Valoriser nos actions sur le terrain, notre inventivité pour faire de nos lieux de vente des lieux de proximité qui créent du lien social. Faire la promotion de nos librairies qui doivent devenir des bastions pour contrecarrer les politiques nauséabondes. Nous soutenir pour que ces lieux restent des soupapes pour faire entendre d’autres discours, d’autres récits et d’autres imaginaires, pour que les idées circulent et que nos enfants deviennent et restent des lecteurs éclairés. Si vous deviez imaginer Jaune Citron dans cinq ou dix ans, qu’aimeriez-vous avoir réussi à construire, pour vos lecteurs comme pour les créateurs et les éditeurs que vous défendez ? Dans les années à venir, j’aimerais que cette librairie soit reconnue pour la qualité des actions qui y sont proposées, que les éditeur.ices me sollicitent encore davantage pour soutenir leurs catalogues, et qu’elle soit devenue un lieu de référence pour l’illustration et la bande dessinée contemporaine et indépendante. J’aimerais surtout que les jeunes lecteurs soient devenus des lecteurs adultes aguerris et que le plaisir de lire n’ait pas succombé aux ravages des écrans. Qu’ils puissent à leur tour, transmettre le goût de la lecture à leurs enfants. J’aimerais qu’on arrête enfin de me dire que la librairie Jaune citron est une librairie uniquement pour enfants. J’ai autant de livres pour adultes que pour la jeunesse. D’ailleurs, les prochains apéro BD pour ADULTES redémarrent le 8 octobre. Le rendez-vous désormais très attendu et incontournable des aficionados de BD sur Orléans.